Camille, la Camille de janvier 2024, celle qui a 18 ans, qui pleure dans la salle de bain à 23h après une simulation ratée, celle qui pense pour la première fois sérieusement qu'elle ne va pas y arriver, voilà ce que je voudrais te dire si je pouvais remonter le temps de deux ans et demi. Lis cette lettre lentement, ne la zappe pas. Tu vas y passer six minutes. Six minutes contre deux années de souffrance évitée, c'est probablement le meilleur taux de change que tu auras dans ta vie.

Tu n'es pas en train d'échouer

Première chose. Cette nuit où tu sors d'une blanche à 7,5 sur 20, où tu te sens nulle, où tu te dis « c'est foutu » : tu n'es pas en train d'échouer. Tu es en train d'apprendre. La différence est immense, même si elle est invisible quand tu es au milieu du gué.

Ces blanches que tu rates en janvier, elles sont conçues pour être ratées. Le but n'est pas de te valider, le but est de t'exposer aux conditions réelles, de mesurer où tu en es, de t'obliger à corriger. Si tu y arrivais déjà, c'est qu'on t'aurait mal préparée. Le 7,5/20 d'aujourd'hui n'est pas une note. C'est un point de calibrage. À ce stade, c'est attendu.

Tu n'es pas en train d'échouer. Tu es en train d'apprendre. La différence est immense, même si elle est invisible quand tu es au milieu du gué.

Tes émotions ne sont pas des verdicts

Le PASS te fait croire qu'à chaque instant, tu sais où tu en es. C'est faux. Ton humeur n'est pas un baromètre fiable. Elle dépend de ton sommeil de la veille, du chocolat que tu as mangé ce midi, de la météo, du regard que ta mère t'a lancé hier soir. Pas de ta valeur réelle.

Quand tu te dis « je ne suis pas faite pour ça » en sortant d'une mauvaise séance de révisions, tu n'énonces pas un fait. Tu décris une fatigue. Apprends, dès maintenant, à faire la différence entre les deux. Ce n'est pas de la pensée magique, c'est une compétence cognitive qui se cultive. Quand l'émotion monte, ralentis. Demande-toi : est-ce que je me dis ça parce que c'est vrai, ou parce que je suis épuisée ? Dans 80 % des cas, c'est la deuxième.

Le concours n'est pas ton identité

Tu vas oublier qui tu es. C'est l'un des effets les plus pernicieux de cette année. À force de ne penser qu'à ça, tu vas finir par croire que tu es cette PASS qui révise. Ce n'est pas vrai. Tu es aussi celle qui aime les randonnées dans le Médoc, celle qui dévore les romans d'Annie Ernaux, celle qui rit aux larmes avec sa sœur en regardant les vieux films de Truffaut. Ces parts de toi ne disparaissent pas. Elles attendent. Elles attendent que tu leur ouvres à nouveau la porte, ne serait-ce que dix minutes par jour.

Continue à les nourrir, même un peu. Lis vingt minutes par soir un roman qui n'a rien à voir avec la médecine. Marche une demi-heure le dimanche après-midi. Appelle ta sœur. Ces gestes minuscules ne te ralentiront pas dans tes révisions, ils te sauveront mentalement. La Camille qui finira par valider son PASS, c'est celle qui aura su rester vivante pendant l'année.

Tes proches se trompent souvent · pardonne-leur

Ta mère va te dire des choses maladroites. Pas par malveillance, elle s'inquiète, elle ne sait pas comment faire. Elle va te demander tes notes au mauvais moment, te comparer à ta cousine qui a réussi du premier coup, t'envoyer des articles bien intentionnés mais culpabilisants. Ce n'est pas grave. Ce n'est pas elle. C'est sa peur qu'il t'arrive quelque chose. Tu n'as pas à la corriger, tu n'as pas à te justifier. Tu peux simplement lui dire : « Maman, là c'est pas le bon moment pour qu'on en parle, je t'expliquerai dimanche. » Et tenir cette promesse-là.

De la même manière, tes amis non-PASS ne comprendront pas. Ils t'inviteront à des soirées où tu ne pourras pas aller, t'enverront des messages auxquels tu ne pourras pas répondre. Ne te fâche pas. Garde-leur une place dans ton cœur. Ils seront là après, et ils seront, mine de rien, ce qui te tiendra hors de l'eau plus tard.

Demande de l'aide plus tôt que tu ne penses

Cette chose-là, je voudrais surtout te la dire. En janvier, tu vas commencer à dormir mal. En février, tu vas te dire que ça va passer. En mars, tu vas pleurer en bibliothèque sans raison apparente. Et tu vas te dire : « Je gère. C'est juste un coup de fatigue. »

Camille, tu ne gères pas. Tu vas tenir, mais à un coût que tu sous-estimes. Et tu vas mettre des années à le payer en arrière. La cellule psy de la fac existe. Elle est gratuite. Elle est confidentielle. Va y faire un tour. Pas parce que tu vas mal, parce que tu vas bien et que tu veux que ça reste comme ça. C'est une logique d'entretien, pas de réparation. Personne ne t'a expliqué cette nuance, alors je te le dis maintenant.

Et puis, pendant que j'y suis : cherche un coach. Quelqu'un qui est passé par là, deux ou trois ans avant toi. Quelqu'un qui te dira « je sais ce que tu vis, et c'est faisable », pas pour te flatter, parce que c'est vrai. Tu n'as pas à inventer la roue. La roue existe. Elle est juste cachée derrière une porte que personne ne t'a montrée.

Le verdict de juin, quoi qu'il soit, n'est pas la fin

En juin 2024, tu liras le mot « ADMISE » sur ton ordinateur. Tu pleureras pendant vingt minutes seule dans ton appartement. Puis tu appelleras ta mère, qui pleurera aussi. Puis tu sortiras marcher dans Bordeaux, sans destination, juste pour digérer. Garde ce moment précieusement.

Mais, et c'est important, sache que si tu avais lu « NON ADMISE », tu aurais tenu aussi. Tu aurais pleuré plus longtemps, tu aurais douté davantage, tu aurais mis plus de temps à comprendre. Mais tu aurais tenu. Parce que tu es plus solide que tu ne crois. Parce que des amis t'auraient ramassée. Parce qu'une autre porte se serait ouverte, peut-être la LAS, peut-être une réorientation, peut-être autre chose. Aucune décision de jury ne définit qui tu es.

Une dernière chose

Aujourd'hui, j'ai 21 ans. Je suis externe DFASM3 à Bordeaux. Je passe l'ECN dans cinq mois. Je coache des PASS qui me rappellent toi : même peur, mêmes nuits trop courtes, même certitude vacillante. Et je m'efforce, avec chacune et chacun d'eux, de leur dire ce que je voudrais qu'on m'ait dit en janvier 2024.

Si tu lis cette lettre, toi, qui que tu sois, à 23h un dimanche soir de novembre, sache que celle qui l'a écrite a été à ta place. Très exactement à ta place. Et qu'elle s'en est sortie. Pas parce qu'elle était plus douée que toi. Parce qu'elle a tenu, qu'elle a demandé de l'aide, et qu'elle a refusé de croire que la nuit qu'elle traversait était la fin du voyage.

Tu vas y arriver, Camille. Et la version de toi qui t'écrit dans deux ans et demi te le promet : ça vaut le coup.

Camille, mai 2026